Cy Twombly, pulsion de vie, pulsion de mort

Deux expositions sont à mettre en résonnance : "Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky" au Quai d'Orsay. Cy Twombly au Centre Georges Pompidou,  A partir d'une même proposition : "Entrer en contact avec un ordre situé au-delà des apparences physiques, dépasser les réalités matérielles", les uns pensent en terme d'approche des mystères de l'existence, tandis que l'autre amène un langage minimum, au plus près des flux des pulsions de vie et de mort.

Francis Francis

Entrer en contact avec un ordre situé au-delà des apparences physiques, dépasser les réalités matérielles pour approcher les mystères de l'existence, expérimenter l'oubli de soi-même dans l'unité parfaite avec le cosmos : toutes ces quêtes relève du mysticisme, phénomène spirituel présent en parallèle de toutes les religions, sur tous les continents.

On peut reconnaître la présence du mysticisme dans la peinture symboliste occidentale qui, à la fin du XIXe siècle, cherche à faire de l'art un médium de l'ineffable, et l'artiste au grade d'initié.

Préparée en collaboration avec l'Art Gallery of Ontario de Toronto, l'exposition du Quai d'Orsay enquête sur la part mystique du paysage symboliste. En Occident, le paysage est reconnu depuis la Renaissance, et plus encore depuis l'époque romantique, comme le genre pictural réputé rendre possible la traduction formelle de sentiments intérieurs et introduire le spectateur à des expériences spirituelles immédiates non formulables par le langage, tout en prenant pour base la représentation d’un environnement naturel stable, mesurable et familier.

La sélection d'oeuvres propose des paysages de Gauguin, Denis, Monet, Hodler, Klimt, Munch, Van Gogh, mais aussi des principaux représentants de l'école canadienne des années 1920-1930, tels Lawren Harris, Tom Thomson ou Emily Carr.

L'élévation vers l'infini, l'épreuve de la nuit, la quête de lumière, la recherche de fusion de l'individu dans le tout, l'expérience des forces transcendantes de la nature : ces situations, à la fois sensibles et spirituelles, éprouvées tant par le peintre de paysage symboliste que par le spectateur de ses oeuvres, se scandent selon les étapes du cheminement mystique.

Mettons en regard les oeuvres de Cy Twombly. Elles sont mystiques par la difficulté à se situer : très peu de figures proposent une finitude stable. La lumère anonyme de la grande, sinon immense toile blanche fait accéder à une qualité de perception supérieure des circulations multiples du regard. Chaque signe écrit ou coloré se dissout dans une multiplicité de dilutions, dans une grande liquidité blanche sans début ni fin, sans gauche ni droite, sans en dessous, ni en dessus. Chaque tableau se présente comme la capture d'une zone énergétique. Des circulations d'un pinceau - d'un crayon ?- se superposent pour aboutir à la formation d'une pelote de lignes entremélées.

L'œuvre peintemontre une grande diversité dans ses techniques. Nombre de ses toiles sont des surfaces blanches recevant toute sorte de traces : chiffres, croix, schémas géométriques, barbouillages réalisés au doigt, griffonnages en hachures ou en boucles, écoulements sanglants ou scatologiques et enfin quelques mots (noms de dieux ou de héros antiques, vers de poètes célèbres, etc.). L'écriture est heurtée, les lettres capitales se mélangent aux minuscules, les mots les plus simples sont raturés. La peinture à l'huile reprend les teintes des humeurs corporelles (du blanc-crème au brun en passant par tous les dégradés de rose et de rouge) et se mêle aux crayons de papier et crayons de couleur de l'enfance.

De l'œuvre, aux différents stades de ses achèvements du regard, l'essentiel de la surface de la toile reste vierge.

En présentant sa première exposition à Paris en 1961, Pierre Restany, critique d'art contemporain, écrit :

« Son graphisme, est poésie, reportage, geste furtif, défoulement sexuel, écriture automatique, affirmation de soi, et refus aussi… il n’y a ni syntaxe ni logique, mais un frémissement de l’être, un murmure qui va jusqu’au fond des choses. 

Pierre Restany donne donc une interprétation mystique des oeuvres de Cy Twombly.

Mais une position radicalement différente est possible. Supposons une sorte de malédiction qui jette un voile blanc sur toutes choses, matérielles et immatérielles. L'être est trop bavard et l'extension de son étant banalise toute chose et toute pensée. L'enjeu n'est plus la substution d'un murmure à une parole vive, mais l'inverse : murmurer pour révèler la trace d'une parole vive. Il ne s'agit plus de déposer de la couleur, ni d'écrire. Le blanc devient une surface à gratter, un matériau de révèlation. L'enjeu est de révèler ce que le blanc masque : les dynamiques de force dans un univers chaotique rien ne s'achève, les pulsions qui se confrontent, chaque vie rencontrant chaque mort.

Aucune ligne ne peut être droite : elle se courbe. Elle ne peut pas se joindre à une autre ligne : elle se superpose pour essayer de s'entreméler. La couleur est immaîtrisable : elle ne peut qu'être tache ou coulure, tache sur tache, coulure sur coulure. Ce qui fait pelote, ce qui prend des couleurs ne donne pas accès à l'infini, au Grand Tout. C'est plutot une porte par où une énergie coule, une pulsion déploie son énergie.

Il y a une progression dans la démarche de Cy Twombly : c'est la plus grande minceur de la surface blanche dans une plus grande multiplicité d'endroits. La pelote rouge de la pulsion de vie se retrouve à cohabitéer avec la pelote noire de la pulsion de mort.  Mais le hasard des résultats des grattages aboutit-il à une sémantique ?

L'itinéraire de Cy Twombly  (Repris de Elisabeth Petibon, Londres, août 2008)

Cy Twombly pratique une peinture extraordinairement complexe, pleine d'allusions et d'associations, hermétique et malaisée à déchiffrer.

Si son art est également issu de l'Action Painting, sur le plan formel autant que sémantique, sa composition éparse de signes dispersés sur la toile doit beaucoup au "all-over" de Jackson Pollock. Puis, il s'est largement éloigné au fil des années de sa robuste vitalité et de son dramatisme bruyant.

Cy Twombly, peintre américain, né le 25 avril 1928 à Lexington en Virginie, fait ses études artistiques à Boston puis à New York. Puis durant l'été 1951 au Black Mountain College en Caroline du Nord où il rencontre Franz Kline, Robert Motherwell, John Cage et bien d'autres…

Durant l'année 1950, à New York, il rencontre Robert Rauschenberg à la Art Students League, où il partage avec lui un atelier à Manhattan, d'où une étroite collaboration. Tous les deux voyagent en Europe et en Afrique du Nord.
Ses premières œuvres, en 1951, consistent en une écriture d'une liberté vibrante et complexe. Il privilégie l'usage du crayon et du fusain sur sa toile, et joue de variations en noir et blanc. Progressivement les signes se diversifient, deviennent hachures. Puis, dans un surgissement émotionnel, les traces et salissures errantes, griffonnées et maculées sont ponctuées d'éclats colorés.

Il se fixe à Rome en 1957 où la mythologie et la culture gréco-latine l'impressionnent. Il se réfère également à la poésie (Keats, Mallarmé, Valéry) dont les traces apparaissent surtout comme des rappels sémantiques.

Cy Twombly s'appuie sur les mythes et la littérature, des écrits du Marquis de Sade à Goethe en Italie, en passant par John Keats. Marqué surtout par l'Europe, ce primitif d'une voie nouvelle illustre ses thèmes prédominants : l'Eros et la mort, la sexualité et la violence. Il les enferme dans des codes picturaux et graphiques très allusifs.
L'écriture scripturale et graphique donne sa cohésion à la trame légère de ses tableaux dans ses séries des Ferragosto de 1961, des Bolsena de 1969 et des Nini's de 1971.

A partir de 1958, il collabore avec le galeriste Léo Castelli et à partir de 1971 avec le galeriste Yvon Lambert. En 1982, il présente des peintures et quatre nouvelles sculptures à la Documenta 7 de Kassel. Il est fait Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par la France en 1988 et présente sa série des Green Paintings à la 43ème Biennale de Venise.

Son geste pictural accapare ses toiles immenses, dans la série des VEIL de 1968-70. L'énergie des visions intérieures dans une dynamique est ouverte à tous les paramètres de la mémoire. Graffitis, biffures, ratures éclaboussures et signes écrits expriment la jubilation sensuelle de sa création.

A partir de 1976, il exécute également des sculptures, après dix sept années d'interruption. C'est autant à l'esprit qu'aux sens qu'il s'adresse, l'inachevé du geste, son encombrement ou son effacement. Il y mêle différentes techniques (bois, bronze, peinture blanche, papier, fleurs en plastique,…), bouscule les sensations, les émotions et les idées.
S'ensuit les deux séries des quatre saisons ou (The Four Seasons). Son travail le plus récent : des peintures sur Bacchus.
Cy Twombly a également peint le rideau de scène de l'Opéra Bastille à Paris en 1989.

Elisabeth Petit Bon conclue sa présentation par une référence à l'écriture :

"Une fois de plus, un peu comme au premier temps de l'art informel, un artiste comprend la création artistique comme écriture. Mais une écriture dont le code ne peut être déchiffré entièrement."

Ceci est a rapprocher de la phrase introductive de cette présentation :
 "Cy Twombly pratique une peinture extraordinairement complexe, pleine d'allusions et d'associations, hermétique et malaisée à déchiffrer.'

Pourquoi rapprocher la peinture de l'écriture ? Et particulièrement donner à la peinture le statut d'un texte religieux. Elisabeth Petitbon retombe, selon moi, dans le travers de l'interprétation par mysticisme.

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