L'encre de chine anthropomorphe

Voici une contestation des anthropomorphismes d'Yves Klein. Devenir un pinceau vivant. Devenir absolument primaire : frapper, se retirer. Ceci peut se lire également comme une critique du numérique, qui se développe selon deux états simple : 0 ou 1.

Francis Francis

La peinture est dialogue avec l’Autre. Pour accueillir l’Autre, l’Occident dispose un cadre, l’Orient éprouve son corps.

Dans le cadre - qui peut être un tombeau ou une fenêtre - l’Occident a besoin d’une figure centrale, autour de laquelle et à travers laquelle les énergies circulent : la Vierge Marie, la Femme. Géométrie, composition, calcul des forces : au regard, il faut des couleurs qui s’opposent et se complètent. Le dialogue en Occident se veut déchiffrement, au travers de la personne, de la présence de l’Au-delà.

L’Orient est matière, papier où s’imprime la surprise de ce qui arrive. Mise à l’épreuve par une fleur, un cheval, un groupe d’arbres. Mouvement du vent, mouvement de l’eau, résistance du corps, résistance de la montagne. Shitao dit : "le peintre avec son trait de pinceau donne la mesure du paysage". Dans les noirs de l’encre s’imprime la Forme. Dans les blancs se révèle l’Energie. Le dialogue est ouverture du regard aux nuances toujours plus fines du Gris.

Le dialogue est une bascule. Il n’est pas possible d’être des deux cotés à la fois. Aussi, je m’en tiens au minimum.

Occidental, je dépose à terre mes armes : le cadre, la figure et les couleurs !

Oriental, à coups de brosse, j’encre mon corps d'un mélange d'encre et de lait et vivement, applique mon corps encré sur le papier : empreinte à chaque fois originale. Je deviens plante, fleur, ailes de l’oiseau !

Encre de chine et lait. 2008.

Encre de chine et lait. 2008.

Encre de chine et lait. 2008.

Lao - Tseu (chapitre XXVIII)

Connais le masculin,.

Adhère au féminin..

Sois le Ravin du monde.

Quiconque est le Ravin du monde,

la vertu constante ne le quitte pas.

Il retrouve l'enfance.

Connais le blanc.

Adhère au noir

Sois la norme du monde.

Quiconque est la norme du monde,

la vertu constante ne s'altère pas en lui.

Il retrouve l'illimité.

2008. Exposition "Dialogues Occident / Orient"

Du 9 au 12 octobre 2008 dans le cadre de la 13ème édition des portes ouvertes des ateliers d'artistes du 10ème ardt. Association ArtKanal 10.

Télécharger : FRJ Dialogues Occident Orient.pdf

Pour une critique de Yves Klein

D'Yves Klein, on dit que toute sa vie, il sera fasciné par le vide, par l’immatériel et par l’immense. Cela le conduit a rejeter le bon goût, le figuratif, le peintre peignant à distance son modèle : une femme.


Il imagine un dispositif de création collaborative où le modèle devient un pinceau qu'il guide par des recommandations verbales. Du modèle apparait une figuration brute : des seins, un ventre, des cuisses.
"il ne fallait pas que les mains s’imprimassent, cela aurait donné un humanisme choquant aux compositions que je cherchais... Bien sûr, tout le corps est constitué de chair, mais la masse qui se trouve essentielle, c’est le tronc et les cuisses. C’est là où se trouve l’univers réel caché par l’univers de la perception "

Mais Yves Klein ne va pas jusqu'au bout du de sa critique du dispositif "Peintre / Modèle à reproduire"
" Personnellement, jamais je ne tenterai de me barbouiller le corps et de devenir ainsi un pinceau vivant ; mais au contraire, je me vêtirais plutôt de mon smoking et j’enfilerais des gants blancs. Il ne me viendrait même pas à l’idée de me salir les mains avec de la peinture. Détaché et distant c’est sous mes yeux et sous mes ordres que doit s’accomplir le travail de l’art. "

 A l'inverse, je, Francis Raphael, me met à nu et me barbouille le corps. Je fait de moi un pinceau vivant.

Je n'ai plus d'yeux pour me guider. Je suis seulement une poitrine, un ventre, et des cuisses.

J'obéis aux deux ordres primaires : "tu frappes le papier", "tu te retires du papier".

Je suis YANG qui devient YIN.

Quelle est la modernité de ma démarche ?

Ma démarche artistique prend le contre pied de la tendance actuelle qui est l'accumulation sur un même support de différentes images, qui est l'addition sur un même support de plusieurs gestes de découper/coller. C'est la transposition au plan de l'art de notre ambiance contemporaine saturée par le souci de l'ordre, des rapports de force, de la "visibilité qui en impose".

Au contraire, "je m'efforce à un moins de force", "j'invite à une acceptation de l'entropie, du un-peu-plus-de-désordre". A coté d'une écologie des ressources, je propose une "écologie des images".

Aussi ma démarche est plutôt de prendre une image, d'ouvrir ses potentiels de forme et de couleur et laisser s'écouler, laisser se diffuser les formes et les couleurs.

Je suis philosophe de formation. La philosophie distingue entre l' Etant, constitué par les activités et les technologies, et l'Etre qui est une attitude de disponibilité à ce "moment de vie" où le sens devient ambigu, équivoque, hyperbolique. Le moment où dans les possibles connus, s'ouvre une fenêtre vers l'im-possible. C'est im-possible, et pourtant, j'y suis. J'y frappe.

Les références artistiques

Carolee Schneemann

Carolee Schneemann est une artiste multidisciplinaire. Elle a transformé la définition de l'art et en particulier par son discours sur le corps et la sexualité. L'histoire de son travail se caractérise par ses recherches dans des traditions visuelles archaïques, dans le plaisir et la libido empreints de tabous suppréssifs, dans le rapport dynamique du corps de l'artiste avec le corps social. Ainsi son propre corps est l'élément central de ses performances qui traitent le plus souvent des rituels et de la "grande déesse".

Au début des années 60', lorsqu'elle arrive à New-York pour commencer une carrière de peintre, elle est attirée par un travail de la célèbre New- York School of painting et par ses recherches d'élargissement du tableau traditionnel. Tout comme Robert Rauschenberg, elle combine différents matériaux dynamisant et spatialisant la surface picturale.

Entre 1962 et 1964 elle travaille sur le corps féminin en tant qu'objet du regard masculin dans sa série "native beauties" . Ses premières performances datent de la même époque: en 1960 elle joue pour la première fois devant un public dans "labyrinth" et en 1962 elle participe à la performance de Claes Oldunburg , "store days1".Comme danseuse et chorégraphe du Judson Church Theatre, Schneemann a une double identité de performeur et de plasticienne.

Elle doit sa percée à "Eye Body (thirty-six trasformative actions for caméra 1963)". Elle réalise la performance "Meat joy" en 1964, "Up to and including her limits "(1973-1976), "Intérior scroll"1975... Aujourd'hui Carolee Schneemann est unanimement reconnue pour sa contribution au body art américain et son itinéraire oscillant entre peinture , happening , living- theatre , et le groupe Fluxus fait d'elle une révolutionnaire.

Kazuo Shiraga

Avec ses amis et contemporains Akira Kanayama, Saburo Murakami et Atsuko Tanaka, il énonce la devise fondatrice qui explique le nom qu'ils se donnent "GUTAI" : "L'art doit partir du point zéro absolu et se développer selon sa propre créativité." Rejetant tout principe de composition picturale, tout idéal d'harmonie, toute représentation, il en vient bientôt à concevoir la peinture comme un corps à corps avec la couleur.
 

En mai 1957, Gutaï organise à Osaka l'exposition "Art Using the Stage". Shiraga s'y montre vêtu d'un costume écarlate démesuré. Cette couleur est celle qu'il piétine et étale dans ses toiles de la fin des années 1950 et du début de la décennie suivante. De grand format, elles sont aux dimensions du corps.
A ce moment, sa notoriété a déjà largement dépassé le Japon, où ses apparitions créent stupeur et scandale. En 1957, le critique français Michel Tapié s'intéresse à lui et contribue à le faire connaître à Paris, où Shiraga, le premier du groupe Gutaï, expose à la galerie Stadler en 1962 et entre en rapport avec l'avant-garde - en particulier avec Jean-Jacques Lebel, dont les happenings ne sont guère moins virulents.

A New York, ses performances retiennent l'attention d'Allan Kaprow, fondateur de la performance aux Etats-Unis qui reconnaît à Gutaï son rôle fondateur : à Shiraga pour ses combats avec les éléments et à Murakami qui déchire en bondissant des feuilles de papier tendues sur des châssis. Les photographies de ces gestes, largement reproduites, ont fait des deux artistes les héros d'un nouveau mode d'expression, qui n'a plus besoin du support de la toile, à la différence de l'action painting de Jackson Pollock. 

A propos des "anthropométries" d'Yves Klein   

Yves Klein est né le 28 avril 1928 à Nice, son père est un peintre figuratif et sa mère un peintre abstrait géométrique. Dès 1946 Yves Klein peignait des tableaux monochromes dont seul variait le format. "Alors que j’étais encore un adolescent, en 1946, j’allais signer mon nom de l’autre côté du ciel durant un fantastique voyage "réalistico-imaginaire". Ce jour-là, alors que j’étais étendu sur la plage de Nice, je me mis à éprouver de la haine pour les oiseaux qui volaient de-ci de-là dans mon beau ciel bleu sans nuage, parce qu’ils essayaient de faire des trous dans la plus belle et la plus grande de mes œuvres."

En 1952, il part perfectionner sa connaissance du Judo au Japon où il devient ceinture noire, quatrième dan, grade qu’aucun Français n’a atteint à cette époque. Entre 1955 et 1962, Klein a réalisé quelque 194 monochromes, à partir de 1957 il choisit exclusivement une variété de bleu outremer. "Toutes les couleurs amènent des associations d’idées concrètes matérielles ou tangibles d’une manière psychologique, tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel. Ce qu’il y a après tout de plus abstrait dans la nature tangible et visible" Yves Klein. En 1958 il fait l’exposition du vide : vernissage des murs nus de la galerie Iris Clert à Paris. Il dépose en 1960 le brevet d'une couleur bleue (IKB : International Klein Blue). Après ses anthropométries, en 1961, il exécute des "peintures" et des "sculptures" de feu, obtenues par la combustion des cartons. Klein utilise l’or, le feu, et met en place des œuvres rassemblant une trilogie de couleurs bleue, or et rose. Il meurt d’une crise cardiaque en juin 1962.

Klein considérait, comme Dali, que l’artiste était un personnage public et se devait de mener une existence théâtrale. Toute sa vie Yves Klein sera fasciné par le vide, par l’immatériel et par l’immense. C'est une des personnalités les plus marquantes et les plus controversées de l'art d'après-guerre. "Je me sens particulièrement enthousiasmé par le "mauvais goût". J’ai la conviction intime qu’il existe là, dans l’essence même du mauvais goût, une force capable de créer des choses qui sont situées bien au-delà de ce que l’on appelle traditionnellement l’"œuvre d’art". 

La "technique des pinceaux vivants", ou "anthropométrie" (c'est le terme inventé par Pierre Restany - anthropo, du grec anthropos : homme, et métrie : mesure - pour décrire la technique de Klein), revient à laisser au corps humain le soin de faire le tableau, mettant ainsi l’artiste en retrait. Chez Klein un lien intime unit la peinture au corps et à la chair.

“Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol, tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler: ” encore un peu à droite”, “là, revenez en roulant sur le ventre et sur le dos”, “venez de ce côté là!”, “écrasez votre sein droit sur cet endroit précis”. Yves Klein

Les Anthropométries sont souvent le résultat de performances réalisées en public avec des modèles dont les corps enduits de peinture impriment leurs empreintes sur la toile, leurs mises en scène participent elles aussi de la conception que Klein se faisait de l’art : créer dans l'instant, par la surprise et la provocation, une sensibilité nouvelle.

"Pour ne citer qu’un exemple des erreurs anthropométriques entretenues à mon sujet par les idées déformées répandues par la presse internationale, je parlerai de ce groupe de peintres japonais qui, avec la plus extrême ardeur, utilisèrent ma méthode d’une bien étrange façon. Ces peintres se transformaient tout bonnement eux-mêmes en pinceaux vivants. En se plongeant dans la couleur et en se roulant sur leurs toiles, ils devinrent les représentants de l’"ultra-action painting" ! Personnellement, jamais je ne tenterai de me barbouiller le corps et de devenir ainsi un pinceau vivant ; mais au contraire, je me vêtirais plutôt de mon smoking et j’enfilerais des gants blancs. Il ne me viendrait même pas à l’idée de me salir les mains avec de la peinture. Détaché et distant c’est sous mes yeux et sous mes ordres que doit s’accomplir le travail de l’art.

 

Qu’est-ce qui m’a conduit à l’anthropométrie ? (...) Je venais de débarrasser mon atelier de toutes mes œuvres précédentes. (...) À partir de ce moment-là, je louais des modèles à l’exemple de tous les peintres. Mais contrairement aux autres, je ne voulais que travailler en compagnie des modèles et non pas les faire poser pour moi.(...)" Yves Klein Manifeste de l'Hôtel Chelsea New-York 1961

"(...) je me suis servi de pinceaux vivants pour peindre, en d’autres termes du corps nu de modèles vivants enduits de peinture, ces pinceaux vivants étant constamment placés sous mes ordres, du genre : "un petit peu à droite ; et maintenant vers la gauche ; de nouveau un peu à droite", etc. Pour ma part, j’avais résolu le problème du détachement en me maintenant à une distance définie et obligatoire de la surface à peindre (...)

Klein choisit aussi de ne pas représenter les mains : "il ne fallait pas que les mains s’imprimassent, cela aurait donné un humanisme choquant aux compositions que je cherchais... Bien sûr, tout le corps est constitué de chair, mais la masse se trouve essentielle, c’est le tronc et les cuisses. C’est là où se trouve l’univers réel caché par l’univers de la perception"

La première performance "anthropométrique", 

C'est le 9 mars 1960 que Klein organise sa première performance "anthropométrique", à la Galerie internationale d'art contemporain de Maurice d'Arquian à Paris, devant une centaine d'artistes, critiques et collectionneurs.  Neuf musiciens commence la symphonie monotone ( monotone) "composée de deux parties : un énorme son continu suivi d’un silence aussi énorme et étendu, pourvu d’une dimension illimitée", silence pendant lequel on entendit un spectateur déclaré, paraphrasant le mot de Sacha Guitry, "Oh privilège du génie ! Après un morceau de Klein, le silence qui suit est encore de lui...". Trois modèles se badigeonnent les seins, le ventre et les cuisses de couleur bleue. Elles réalisent ensuite diverses anthropométries, en se plaquant ou se trainant au sol, dont la plus connue est "Anthropométrie de l'époque bleue". Yves Klein, en tenue de soirée, s’y présente en chef de cérémonie, dirigeant à la fois ses violons et les femmes peintes qui laisseront leur trace sur la toile. Cette soirée fut la première manifestation d'u mouvement naissant des "Nouveaux réalistes" qui réunit autour de Pierre Restany et d'Yves Klein, Tinguely, Hains, Arman, Dufrêne, Raysse et Spoerri.

Extrait du site boomer-cafe.net

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