Echos des origines

Quels sont les origines d'une démarches d'artiste ? Nous n'en saisissons que les échos, et nous en déduisons qu'ici, il y a une plaine d'une grande étendue, et que là, il y a le flanc escarpé d'une montagne..

Francis Francis
Echos des origines

Identités

Francis Raphael Jacq vit à Paris. Depuis 1972, l'âge de ses 21 ans, il interroge ses identités sociales, en construisant différents objets - poèmes, images, sculptures, logiciels, dialogues - selon une pluralité de disciplines artistiques ou sémiologiques.

Sculpteur, il arrange dans des espaces évidés des plis et des replis à l’aide de liens nouant des tissus trouvés ici et là dans les rues.

Philosophe, il invite chacun, en tout lieu et à tout moment, d’articuler des propositions radicales subvertissant des situations convenues de dialogue. Par exemple, lors d'un séminaire où il dialogue avec les ingénieurs à l'origine du projet du TGV.www.francisjacq.fr

Poète, il recueille dans sa voix intérieure les vocables qui arrivent de chambres situées au-delà des paysages.

Peintre, il met à l’épreuve d’un dispositif combinant opacité et lumière, son identité d’individu tissé d’images et produisant des images.

Informaticien, il propose sur Internet un logiciel de mémoire où chacun peut accumuler ses paroles sur soi-même, et avec ce matériau, tracer son autoportrait professionnel.www.cvscore.com

Mises à l’épreuve

Ainsi, lorsque l’on est « cadre supérieur dans une compagnie dont la marque est mondiale », comment faire avec son statut, avec son marquage, avec ses images de soi ? Voici mes cinq réponses :

Le décadrage

Que faire avec un cadre ? Le remplir ou le vider ? Est-ce le cadre d’un plan ou le cadre d’un espace ? Ou les deux à la fois ? Dès qu’un plan se replie localement, il se transforme en un feuilletage développant un espace : couche du dessous, couche du dessus, vide entre le dessous et le dessus.

Des bouts de rien dans la rue, montés sur un cadre, tirés par des cordes, faisant image des liens qui dans un couple font tenir nos amours et nos malheurs.

Le cadre, c’est aussi un protocole de base suscitant un tableau. Le cadre n’est que la première ligne d’un programme d’action : « Règle n°1 : monter ou peindre un cadre ». Règle n°2 : « Remplir le cadre ». Dans ce cadre, il y a mise en évidence d’une chose à regarder. Mais s’il n’y a que le cadre de certain, et si la chose n’est que lumière venant provoquer l’œil, que se passe-t-il ? Si je n’émets aucun message, ne communique rien d’une intention, qu’éprouve celle ou celui qui regarde ? Ou plutôt, il y aurait rien à éprouver. Apparait alors le vide où chacun est appelé à prendre forme. Où mille images surgissent et s’évanouissent tour à tour.

Arkhe. Revenir à l'origine grecque lorsque l'homme renonce à la magie et au masque, lorsque les forces deviennent lumière indifférenciée, lorsque la surface du tableau se prépare pour accueillir le Je, avant que se peigne le premier visage.

Libérer les énergies des couleurs et des formes

Quand l’image est insistante, quand elle se donne comme clôture circulaire du monde, il faut se battre dans l'image elle-même. Faire des tableaux qui soient plus vrais que ce que nous voyons et pensons. Pas de mensonges. Pas de périphrases. Se plonger dans la texture du regard. Cela pourrait s’énoncer ainsi : « Je regarde un tissu et je vois une femme ». Ou : « Je regarde un tissu et je vois une riviere ». Ou « Je regarde un tissu et je vois une fleur ».

La femme est tissu. La femme est fleur. La femme est rivière. La rivière se fait fleur de tissu.

L’expressionisme abstrait a dynamité les images par lacération, émiettage, replis partiels, arabesques distendues. Le pop art a développé des images des objets plus présentes que leurs images conventionnelles, par des procédés d’agrandissement, d’extension, de démultiplication, de variation, de contamination.

Mon choix serait plutôt : « je vois, mais comme le monde est réel, mon regard s’écorche ici et s’émerveille là ». Mon regard devient force de métamorphose.

Un homme aime une femme. Amour comme un premier frémissement. Entre des Rochers circulent nuages et eaux. Amour comme mouvement des nuages et des eaux. Amour comme bataille de dragons. Amour comme une cascade se transformant en lac paisible. Amour comme méditation commune au sommet de la montagne.

Qui peut être aussi ceci :

Deux pays se lient d’amitié. Amitié comme un premier frémissement. Entre des Rochers circulent nuages et eaux. Amitié comme mouvement des nuages et des eaux. Amitié comme bataille de dragons. Amitié comme une cascade se transformant en lac paisible. Amitié comme méditation commune au sommet de la montagne.

Ma méthode : révéler les énergies dans les images qui m’entoure, les mettre en mouvement, et de faire le compte-rendu de leurs rencontres. Je reprends la syntaxe des notations de Kandinsky : le jaune s’avance, le bleu s’enfonce, le rouge immobile rayonne de sa place, etc..

Symbolique des couleurs pour l'histoire d'un couple :

Vert = chemin commun
Bleu = partage spirituel
Noir = territoire de soi
Rouge = passion
Jaune = fusion amoureuse
Violet = agression

Je réveille les énergies latentes grâce à l’effet d’icône des géométries simples : point, ligne, cercle, polygone, boite, étoile, noeud. Je lance les énergies à travers l’espace. Les points s’éparpillent en jets discontinus. Les lignes se multiplient et s’entrechoquent. Les cercles s’encerclent et se décerclent. Les polygones se polygonisent. La boite s’ouvre et multiplie ses enfants. L’étoile se distend et se déforme. Le nœud devient oiseau entamant son errance.

L’arbre a perdu son tronc ancestral et son autorité. Feuilles branches et racines se relient en réseau. Le réseau est devenu notre moderne paradigme. Je suis esprit en réseau communiquant dans le réseau. Je suis corps en réseau voyageant dans le réseau. Je suis dépendant de mes branchements au réseau. Je me désarticule pour devenir nœuds dans le réseau. Voici mon auto portrait en réseau.

Le retrait

Comment sortir de la logique du supérieur et de l’inférieur ? C’est se mettre en retrait le plus possible. Ce qui se tient en arrière plan ne s’impose pas de façon autoritaire. C’est, dans la pièce, se mettre au mur. Et dans le mur, se retirer par une fenêtre. Et dans cette fenêtre, se retirer dans une opacité qui ne donne rien à voir. Cette opacité ultime est la brèche par où la figure s’absente, la peinture s’absente, je m’absente.

Avec l’absence d’une chose représentée, il n’y a plus de code, de convention, de combinaison subtile entre le discours explicite et l’implicite à décoder. Il n’y a plus ces effets d’abstraction dont raffolent les compagnies : des schémas d’organisation ou des courbes figurant la chute des indices ou l’envolée des prix.

Comment retrouver l’accès au monde de nos gestes, de nos espoirs et de nos peurs ? Voici ma méthode : de la brèche opaque surgit une masse lumineuse. Un flux massif de photons, comme un fleuve en crue inondant notre monde : ça cogne, ça rebondit, ça tourbillonne, ça ralentit, ça frotte, ça prélève, ça creuse, ça transporte, ça accumule, ça alluvionne, ça déjecte en cône.

Devenir Orange. Je me repose dans la pénombre verte. La lumière entre par la fenêtre. La lumière hésite jaune au seuil de moi-même puis devient orange en entrant dans la matière de mon âme.

Les photons sont à la fois ondes et corps chargés. Aussi ma matière se compose à la fois de liquides composites faisant lien (huile de lin, diluant, siccatif, jaune d’œuf) et de charges (pigments, poudre de marbre, gluten, graviers, graines).

Je regarde mes œuvres comme des phénomènes d’interaction entre notre monde et une vague déferlante, un tsunami de lumière. Mon regard est comme le votre. Il devient une peau se couvrant d’écorchures et de croutes, se chargeant de matières, s’ouvrant de profondeurs, se plissant d’opacités ou s’épanouissant en ruisseaux translucides lorsque enfin la lumière s’apaise un instant.

Hallucinations

Le « dans », le « de-dans » délimite ce qui est à l’intérieur et à l’extérieur. Quand la lumière circule, vient-elle du dedans pour se diffuser vers le dehors ? Ou du dehors va-elle éclairer le dedans.

Traditionnellement, la lumière d’un tableau est l’ensemble des réflexions au terme de sa traversée des couches de couleur. Je vise à des interactions de surface, afin que la lumière de mes toiles se transforme sans cesse au grè de halos changeants. Je peins en chargeant le moins possible la toile : succession de glacis liquides dont les pigments se disposent les uns à coté des autres.

Halos momentanés. Vacillation des proportions, vacillation du cadre. Dynamiques. Tout change à tout moment. Aussi la lumière mène le jeu de l’ondulation. C’est elle qui décide du passage de l’opaque au lumineux, de l’ouverture à la fermeture, du grésillement à la saturation continue, de l’aspect du neuf à l’usé.

Dérives au long des rivages. Le tramage de la toile piège le regard. Le pan de couleur se fait surface à l'infini. Le dégradé est mouvement de fuite. Le pli de couleur indique le chemin.

La lumière comme principe : est-elle la matérialisation du souffle Divin. Suis-je un nouveau mystique ?

Chapelle de méditation où les anges apportent la lumière de Dieu. Ange de la Genèse, de la Terre, de l’Eglise et du Paradis.

Dans les tableaux de Rothko la lumière apparait sous la forme d’énergies lumineuses : nappes de lumière se recouvrant ou se repoussant activement les unes les autres, tels des enfants se bousculant. Au terme de sa vie, la lumière divine apparait alors comme celle qui s’impose à toutes les lumières existantes. Dans mes toiles, la lumière est une histoire à reconstituer à partir des vestiges laissés par son passage : la matière de ces vestiges est le chemin qui mène à la façon dont le chemin s’est tracé. Matérialité pure !

Le corps comme empreintes illimitées de soi-même

La marque indique : ceci est ma propriété. La marque est empreinte sur le corps. En retour, le corps s’aliène dans le symbolique d’un signe : « je ne suis que le corps de ce signe ».

Mon défi : redonner au corps son autonomie. Faire du corps une machine à produire sa propre marque. Faire du corps une machine de production de marques en nombre illimité. Faire du corps un Phénix. Faire du corps un assemblage mouvant de plumes et de corne. Encrer cet assemblage selon ma pulsation présente, puis frapper de cette image d’encre le papier de riz.

Comment mieux incarner la désaliénation et la réappropriation qu’en se situant dans le dialogue entre la culture chinoise et la culture européenne, qu’en produisant un objet reconnaissable et provoquant dans chaque culture : un papier de riz frappé d’encre, à la fois sceau d’un corps nu.

Historique

2002. « Histoire d'amour ». Encres. Atelier. Marseille.

Symbolique des couleurs :

Vert = chemin commun
Bleu = partage spirituel
Noir = territoire de soi
Rouge = passion
Jaune = fusion amoureuse
Violet = agression

2003. « Plis, déplis, liens et vides ». Technique mixte. Galerie Ars, in fine. Paris.

Des bouts de rien trouvés dans la rue montés sur un cadre, tirés par des cordes faisant image des liens qui dans un couple, font tenir nos amours et nos malheurs.

2003. « Fleur, rivière, femme ». Technique mixte. Atelier. Paris.

La femme est tissu. La femme est fleur. La femme est rivière. La rivière se fait fleur de tissu.

2004-2005. « Nuages et rochers ». Pigments et huiles. Écolo Café. Paris.

Un homme aime une femme. Entre des Rochers circulent nuages et eaux. Amour comme mouvement des nuages et des eaux, comme un premier frémissement, comme bataille de dragons, comme tempête arrachant à la montagne ses rochers, comme cascade se transformant en lac paisible, comme repos du couple quand vient la retraite tranquille.

2005-2006. « Ma vie en réseau ». Pigments et huiles. Bureau. Orange France. Paris.

L'arbre a perdu son tronc ancestral et son autorité. Feuilles branches et racines se relient en réseau. Le réseau est devenu notre moderne paradigme. Je suis esprit en réseau communiquant dans le réseau. Je suis corps en réseau voyageant dans le réseau. Je suis dépendant de mes branchements au réseau. Je me désarticule pour devenir nœuds dans le réseau.

2006. « Arkhe-avant le visage ». Pigments et huiles. Centre culturel. Saint-Soupplets.

C’est comme revenir à l'origine grecque. Lorsque l'homme renonce à la magie et au masque, lorsque les forces deviennent lumière indifférenciée, lorsque la surface du tableau se prépare pour accueillir le Je, avant que se peigne le premier visage.

2006. « Chapelle de méditation ». Pigments et huiles. Atelier. Paris.

Si les anges apportaient la lumière de Dieu, quelles seraient ces lumières ? Lumière de Dieu. Lumière de la Genèse. Lumière de la Terre. Lumière de l’Eglise. Lumière du Paradis.

2007. « Devenir Orange ». Pigments et huiles. Boutique Mohanjeet. Paris

Je me repose dans la pénombre verte. La lumière entre par la fenêtre, hésite jaune au seuil de moi-même, puis devient orange en entrant dans la matière de mon âme.

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