Fleurs de tissus

La poésie fait de la femme une fleur, et en déploie la multiplicité des pétales. Souvent, au soir, les pétales sèchent, s'affaissent ou tombent à terre. Contre la tristesse poétique, la femme se révèle dans les tissus qu'elle porte ou se cache dans un tissu monocolore. Sur une femme, le tissu prend deux formes : le nappé et le plié. Le nappé est ce qui se montre, le plié ce qui se suggère. Que se passe-t-il si, recueillant des tissus de divers motifs et couleurs, nous les nappons et nous les plions ?

Francis Francis
Fleur de tissu

Dans les tableaux, prête-t-on suffisamment d'attention au décor dans lequel le(s) personnage(s) sont placés ? Ce décor est-il un espace unique ? Ou bien est-il un espace composé ? René Magritte a fait de cette question - la composition des  espaces d'un tableau - une problématique centrale de son oeuvre.

Chaque espace possède sa logique propre. Logique de la géométrie, logique de la géographie, logique du déplacement, logique du pouvoir qui en impose, etc.

Pour avancer dans cette réflexion, j'ai donné une matérialité à ces espaces, en utilisant des coupons de tissu utilisés dans la confection des vêtements ou des décors d'ameublement (teintures, rideaux, etc.). Le thème du tableau classique possède lui-même un espace qui a sa propre logique. J'ai décidé que le thème du tableau serait exprimé par le plié. Il prendrait la forme d'une série de plis. Dans l'histoire de la sculpture et de la peinture, le pli des vêtements représente la part psychologique d'un personnage dans sa relation avec les autres : l'autorité, la recherche de justice, la fantaisie, l'ivresse, etc.

Le projet  de fabriquer une "femme de tissu", une "fleur de tissu", est déçu : le résultat est un composite de bouts de tissu, un patchwork. La série des plis en position centrale ne vient pas là comme une figuration d'un personnage de femme. Ces plis serrés les uns contre les autres n'évoquent pas le contour des pétales d'une fleur. Ils se sont imposés à moi comme les multiples lèvres d'une bouche qui qui imposerait sa parole. Ou à minima, une ouverture qui prend et transforme en ondes successives.

Il apparait que c'est dans les nappés que vivent les "fleurs de tissus". Au contraire des "bouches" construites par plis, donc qui peuvent dépliées, les fleurs font corps avec les tissus. C'est dans cette hétérogénéité première entre nappé et plié que se constituent les différents espaces et leurs interactions.

Voici six "bouches de tissus" et leurs relations avec les "fleurs de tissus"

La bouche "Chemin". N°1.

Le nappé central s'impose par la succession de bandes horizontales. Il suggère un chemin à parcourir, un ordre à respecter, un rythme à  tenir. La rigueur du motif s'accompagne d'une dynamique colorée. Ainsi la bande jaune est traversée par des bandes violettes et noires. Régulièrement, le bleu et l'orange viennent soutenir le jaune.

En contrepoint de ce mouvement rythmé, une variété de tissus aux motifs floraux, viennent apporter des moments de relaxation et de plaisir. Ces variétés de tissus ne sont pas simplement des "bords". Ils suggèrent, avant leur différenciation, un espace originel qui à la fois permet le mouvement et le rend illusoire.

Tissus. 2005.

La bouche "Spectateur". N°2.

Deux nappés allongés l'un contre l'autre, structurent la composition. Le motif de l'un évoque un feuillage, l'autre est une stylisation de fleurs dans un champ. La bouche se situe sur le bord de l'espace "feuillage", et donne l'impression de se rapprocher de l'espace "fleur". Cette proximité prépare-t-elle un changement d'espace de la bouche ? Ou un positionnement timide : "rester proche sans basculer". La bouche garde ses lèvres serrés. On aurait ici la figuration comportement du spectateur : regarder, apprécier sans s'impliquer complétement.

Tissus. 2005.

La bouche "Conqête". N°3.

Deux nappés allongés l'un contre l'autre, structurent la composition. Le motif de l'un évoque un motif d'oiseau, l'autre est une stylisation de fleurs dans un champ. La bouche se situe franchement dans l'espace "fleur". Au contraire de la bouche précédente, ici la bouche est grande ouverte. C'est une bouche qui ne craint pas de dévoiler l'intimité de ses lèvres. C'est une bouche en dynamique de conquête.

Tissus. 2005.

Bouche "Royale". N°4.

La bouche se positonne dans un seul espace, espace développant le motif d'une végétation luxuriante et vigoureuse. L'espace" bouche" lui-même est complètement ouvert et parait être à l'unisson de l'espace "végétation". La lévre extérieure, très développée, raiyonne. Ce raiyonnement évoque une présence divine ou, à tout le moins, une présence royale.

Tissus. 2005.

La bouche "Rente". N°5.

Voici une composition sans dynamique, car figée dans un déséquilibre qui ne peut avoir de de fin. La bouche est ouverte, dévoilant sans honte ses plis et replis. Sous elle, un espace "végétation stylisée" dans des tons verts et bruns, où s'éparpillent des filaments bleus. A la vigueur colorée de l'espace "bouche," s'oppose l'effacement de l'espace "végétation stylisée". Le soupçon s'impose d'une exploitation de l'espace "végétation stylisée" par l'espace "bouche. Cet espace serait immobilisé dans une logique de rente : exploiter son bien jusqu'à épuisement de celui-ci.

Tissus. 2006.

Bouche "Voyage". N°6.

L'espace "bouche" est en voyage. Il ne se localise dans aucun autre espace. Il est à l'intersection de trois espaces. Il vient de suivre la route frontalière entre un pays de terre brune, sans eau, à la végétation anémié et un pays d'eau, aux rivières abondante. Il s'apprète à s'engager dans un pays bien structuré en bandes colorées et rythmées. L'espace "bouche" porte son habit de voyage : gris neutre. Les lèvres sont bien collées les unes contre les autres.

Tissus. 2006.

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