Voir le double X/Y

Les tissus se distinguent aussi entre tous les témoignages matériels de l'activité humaine par leur extrême fragilité à l'usure du temps. Autour de nos corps se fait le vide. Au sein du couple, l’amour se révèle mortel.

Voici une série de dix sculptures de tissus. Elles ont un lexique simple : se donner un cadre commun, se faire plier par l'autre, ou bien, c'est l'autre que l'on plie. Apparaissent le vide et son contour : les choix qui ont été refusés.

Francis Francis

2003-2004. Exposition "Plis, déplis, liens et vides"

organisée par Pierre Duchamp du 22 mai au 22 juin 2003 à la Galerie "Ars, in fine", 12 rue de Picardie, 75003,Paris.

Les textiles nous enveloppent et nous entourent tout au long de notre existence : langes, serviettes, habits d’habitude, habits de fêtes, habits d’homme, habits de femme, linceul.

L’entrecroisement, dans l’armure d’un tissu, des fils de chaîne et de trame peut symboliser, par métaphore, l’amour d’un couple. A l'image du tisserand qui met en œuvre des fils dans le bâti d'un métier à l'aide d'une navette, l’histoire d’un couple peut être comparée à une opération de tissage. Tendus sur le bâti, les fils de chaîne représenteraient les promesses mutuelles et les fils de trame, amenés par la navette, les preuves d’amour successives.

Mais les tissus se distinguent aussi entre tous les témoignages matériels de l'activité humaine par leur extrême fragilité à l'usure du temps. Autour de nos corps se fait le vide. Au sein du couple, l’amour se révèle mortel.

Ainsi, ce couple. Cet homme, cette femme. De ce père, de cette mère, que reste-t-il d'eux maintenant ? Des souvenirs, des riens.

Faire revivre les morts, faire revivre le couple. Ainsi, j'imagine l'histoire passée d'un couple. L'importance de deux êtres l'un pour l'autre. Chacun était tout pour l'autre. Vie emmêlée, enlacée. Chacun retenait l'autre par les liens de l'amour. Liens de l'amour, liens du souvenir. Tant de plis et de replis.

Croyances obscures

100 * 150 cm, Technique mixte. 2003.

Vide pris sur le vif

100 * 150 cm. Technique mixte . 2003.

Misère noire

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Espoir au foulard

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Le lit de nos corps

100 * 150 cm. Technique mixte . 2003.

Demiurge en été

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Arrimage du couple

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Torrents de la passion

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Je sais tout sur Elle

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Les serments du mariage

100 * 150 cm. Technique mixte. 2003.

Souviens-toi ! Récupère les textiles avant l’ultime étape, saisis les au moment où ils sont encore des riens, des peu-de-choses, mais encore des choses. Bien que jetés dans les poubelles ou sur le trottoir, ils gardent encore la trace de leur fabrication, la marque de leur identité, l’imaginaire de leur destination.

Ravaude ! Installe ces riens dans une espèce de métier à tisser. Assemble ces riens avec des bouts de bois et des ficelles. Crée une nouvelle vie. Soit le témoin d’une histoire qui revit.

Je suis l'enfant qui maintient les liens du souvenir, de ce qui fait foi. Ne pas défaire les plis de l'amour ! Ne pas dénouer les cordages ! Ne pas dire "ce ne sont rien que des vétilles". Comme les preuves de l'amour partagé sont fragiles !

Il faut contester le terme de "souvenir" pour décrire le processus de mémoire, terme qui insiste sur le "venir" de "ce qui est dessous". Pour mieux caractériser ce processus de mémoire, j´insisterai sur le terme de "retenir". Nous ne nous souvenons que de ce que nous sommes capables de tenir, de tenir de façon répétée, de re-tenir. Un souvenir peut se comparer une pièce de tissu cousue à d´autres pièces de tissu par une série de liens. L´important, ce n´est pas la pièce mais l´ajustement de la découpe dans l´habit et le maintien des fils dans le temps.

Entretien avec MeetingCultural (extrait)

MC : Je trouve ici une piste vers vos sculptures de tissu, exposées dans une galerie du Marais en 2003. Elles ont été vécues comme déconcertantes par les visiteurs de cette exposition. Vous avez utilisé des tissus déjà investis par un usage, par une symbolique et pour la plupart d´entre eux, ayant un statut de rebut. Quel sens cela a-t-il de donner à des bouts de tissu une seconde vie en les suspendant selon des torsions diverses au sein d´un cadre ?

FRJ : Cela m´est difficile de donner une réponse simple. De plus, je pense qu´il n´ y art que lorsque l´oeuvre ouvre de nouvelles questions au fur et à mesure que des réponses sont apportées.

Torrents de la passion. 1,50m*1m. 2003.

Un des scénarios possibles serait celui-ci : considérons une pièce de tissu comme un potentiel limité de mémoire. Utilisons un cadre rectangulaire pour témoigner de la taille initiale du tissu. De facto, ce cadre figure notre vie comme un cycle de taille limitée. Deux opérations sont en interaction. D´abord, quand une relation à autrui imprime sa marque, entraine des plis autour de ce qui fait noeud, un vide apparait entre le tissu et le cadre.Ensuite, pour que le tissu tienne malgré ce vide périphérique, ces relations doivent fonctionner comme des liens qui attachent. Ces relations apparaissent alors selon une triple figuration.

1/ Elles forment des plis et replis dans le tissu de notre mémoire.

2/ Elles sont cordages qui nous soutiennent.

3/ Elles se délimitent mutuellement le long du cadre de notre vie.

Ainsi, ce scénario propose une issue à une situation désespérée. Lorsque qu´il y a trop de plis, trop de vide, avec saturation des relations nouées, la solution est de couper tous les cordages, et de retendre une nouvelle pièce de tissu.

MC : Avec cette méthode de possibilité de nouvelle vie, vous proposez donc une alternative au cercle de l´éternel retour.

Les serments du mariage. 1,50m*1m. 2003.

FRJ : On peut l´interpréter ainsi ! Voici un autre scénario. "Je" sont les autres ! "Je" sont les cordages qui assurent les liens et les nœuds nos relations avec les autres. Quand nos relations avec les autres sont fortes, le tissu se plisse et se repli autour des multiples nœuds créés par les liens. Quand les relations sont faibles, quand les nœuds sont espacés, le tissu se détend, flotte librement. Que se passe-t-il au début d´une relation qui, telle le mariage, se bàtit avec des serments. Le serment est un être paradoxal : il noue sans nouer, il annonce les futurs noeuds et une relation de plus en plus visible. Voici, dans la sculpture suivante faite avec de l´organza, comment j´ai représenté les serments : des nœuds libres au bout de cordages ayant de plus en plus de réserves, disposés le long d´un tissu quasi transparent dont le biais laisse apparaître des cordages à la tension de plus en plus visible.

MC : La métaphore entre un tissu plusieurs fois noué et durablement déformé et l´identité d´une personne est facile à admettre. Ce qui est déconcertant est qu´en représentant "les autres" par des liens s´élançant du pourtour d´un simple cadre en bois, liens pénétrant par des entailles faites au couteau, vous subvertissez la notion même de sculpture.Vous réduisez le sujet classique de la sculpture à n´être qu´un bout de chiffon, et vous dites que ce qu´il y a à sculpter, ce sont les dynamiques des liens qui, venant tout autour de nous, nous enlacent et nous structurent.

FRJ : Je peux vous suivre sur l´idée d´une nouvelle approche de la sculpture, qui m´amène à explorer, de même que beaucoup d´artistes contemporains les mises en scène possibles des tensions entre les forces de matériaux différents. Cependant, le cadre joue un role fonctionnel fondamental. Grâce à la retouche des photos de ces sculptures, voici à gauche la représentation de votre thèse : des liens qui surgissent du vide pour tendre le tissu.

Haut. Espoir au foulard Bas. Misère Noire.1,50 m*1m. 2003

Le cadre permet de donner la mesure d´ensemble, à partir de laquelle les départs de liens apparaissent comme des moments successifs. Grace au cadre, l´oeuvre trouve son rythme. Remarquez que dans la seconde sculpture - Misère noire - il y a deux rythmes, l´un sur le pourtour du cadre, l´autre interne au tissu.

MC : Pourtant, il nous vient d´Orient cette idée que la forme n´apparait que par rapport au vide. A la dualité vide / forme, vous ajoutez une seconde dualité cadre / tensions.

FRJ : Selon moi, le vide est peuplé de tensions. Et si les tensions s´organisent entre elles par la forme qui leur est commune, il leur faut segmenter le vide par une région locale, région que figure ici le cadre.

MC : Intéressant ! Avez-vous déjà fait réagir des physiciens à votre conception de vides localisés ?

FRJ : Non, pas encore, mais vous m´en donnez l´idée. En fait, je crois que je retrouve ici l´ancienne physique chinoise qui considerait l´énergie comme un aller retour régulier entre une forme Yang et une forme Ying complémentaire entre elles.

MC : Par exemple, quel serait le pôle Yang et le pôle Ying dans vos sculptures ?

FRJ : Le Yin est décrit par les caractères féminins, la passivité, l´obscurité, la nuit, le calme et enfin la réceptivité. A l´opposé, le Yang se caractérise par le masculin, l´activité et la lumière. J´assimilerais le cadre au Yin, car le cadre n´est que support passif. Et je rapproche le tissu au Yang à cause de sa visibilité, de sa capacité à mettre en relief les circulations de la lumière. Ci-dessus, la représentation côte à côte des sculptures montre qu´il faut compter avec la matérialité propre du tissu.Le rôle d´une matière comme le tissu est de cristaliser ces tensions sous une forme visuelle.

MC : Mais on pourrait aussi repérer que la dualité s´organise par l´opposition entre la discontinuité des tensions qui font rythme sur le cadre et la continuité matérielle du tissu.

FRJ : Peut-être. Je ne veux refuser aucune interprétation. Je peux même l´alimenter en montrant que deux logiques sont mise en oeuvre. D´une part, il y a la suite des liens sur le cadre, d´autre part la composition des noeuds sur le tissu qui s´organise selon un parallèpipède. Mais je remarque que vous ne retenez que ce qui fait la simplicité d´une opposition, en oubliant ce qui est commun : l´énergie circulant entre la visibilité matérielle du tissu et le support apporté par le cadre.

Un livret graphique, co réalisé avec Francine Flandrin F2, garde la mémoire de cette exposition et de cette exploration du couple, livret intitulé "Voir le Double X/Y".

Télécharger : FRJ Voir le Double X_Y.pdf

comments powered by Disqus